Quand la montagne déborde : ce que peu osent avouer

Quand la montagne se transforme en autoroute

Le week-end dernier, alors que je montais vers le sommet du Mont Joly, un petit bijou perché face au massif du Mont-Blanc, j’ai ressenti une émotion étrange. Pas celle, douce et vibrante, de la liberté que nous offre la montagne. Non. Une sorte d’agacement face à une colonne incessante de marcheurs, traileurs et vététistes, s’étendant comme un ruban humain, saturant chaque épingle du sentier. Ça ressemblait davantage à un hall de gare qu’à ce lieu paisible qui, jadis, m’avait appris le silence des cimes.

La montagne n’est plus ce sanctuaire désert où l’on s’entend penser. C’est désormais un espace partagé, parfois surchargé, où les tensions grondent en même temps que les orages d’été. On y croise des trailers filant à vive allure, des randonneurs débutants parfois ébahis par la pente — ou inconsciemment dangereux — et les fidèles amoureux des lieux, perplexes devant cette foule venue "consommer" la nature.

Ce phénomène, en forte croissance depuis quelques années, s’est accéléré avec la pandémie. Le besoin de s’aérer, de se reconnecter au vivant, a poussé des milliers de personnes vers les cimes. Une dynamique réjouissante à première vue, mais qui interroge sur la portée de notre présence collective en ces lieux si fragiles et autrefois si solennels.
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Une cohabitation délicate entre passionnés et promeneurs du dimanche

Je me souviens d’un trail dans les Aravis où, à quelques encablures du col, une embouteillage incongru immobilisait les coureurs. Une randonneuse, tremblante, bloquait le passage sur une corniche étroite. Ni elle ni les trailers n’étaient fautifs. L’enjeu, c’est l’impossibilité de sécurité et de fluidité dans des espaces trop saturés.

Le problème n’est pas l’amateurisme ou la curiosité. Il est dans l’absence de régulation. Il est dans cette manière qu’ont certains d’aborder la montagne comme une salle de sport à ciel ouvert : on y vient pour performer, pour cocher un sommet, pour “faire le sentier d’Instagram”… Et si, dans la montée, on croise une file de vingt personnes en basket, essoufflées mais enthousiastes, faut-il se plaindre ou s’émouvoir ? Peut-être les deux.

Les nouveaux venus n’ont pas toujours les codes, et c’est normal. Mais cela nécessite pédagogie et partage. On voit désormais des coureurs avec des oreillettes, d’autres qui dépassent sans prévenir, des randonneurs qui s'arrêtent en plein virage… Le danger devient réel, non pas à cause de la montagne, mais à cause de notre comportement en son sein.

Dans certaines régions comme le Beaufortain ou autour du Pic Saint-Loup, les mairies commencent à discuter de quotas, de sens de circulation ou de journées régulées. Des idées qui auraient semblé absurdes il y a encore dix ans, mais qui montrent à quel point la cohabitation est devenue complexe. Doit-on en arriver à réserver notre passage, comme au cinéma ? Peut-être. Si cela protège la montagne et ceux qui la chérissent.

Réapprendre le respect dans notre pratique

Il ne s’agit pas de faire la guerre aux néophytes ni de regretter "le bon vieux temps". Au contraire, la richesse de la montagne vient aussi de cette diversité de pratiquants. Mais elle ne peut s’épanouir que dans le respect : respect des lieux, respect des autres, et respect du rythme naturel que le milieu nous impose.

On oublie souvent que la montagne ne nous appartient pas. Elle s’offre à nous, humblement — et parfois cruellement. Ceux qui la connaissent savent qu’elle n’aime pas l’arrogance. J’ai vu des trailers servir d’exemple à des enfants croisés en balade, leur parler d’hydratation, montrer leur sac, échanger un sourire avec les anciens. Ce sont ces moments qui montrent le meilleur de notre discipline.

Nous pouvons tous être des ambassadeurs : en partageant nos connaissances, en ralentissant quand le sentier se rétrécit, en saluant avec gentillesse ceux que l’on croise. Arrêtons de penser “performance”, pensons “présence”. Et posons-nous la question du sens : sommes-nous venus pour nous dépasser ou pour nous reconnecter ?

Peut-être qu’en redonnant du sacré à nos sorties, en choisissant d'autres horaires ou sentiers moins fréquentés, nous participerons à désengorger ces "spots à selfies" devenus impraticables.

Car la magie naît parfois d’un sentier oublié, d’une crête battue par les vents et de quelques pas alignés en silence.
La montagne est un refuge, mais elle ne supporte pas qu’on en fasse un terrain de foire. Si elle attire autant aujourd’hui, c’est parce qu’elle répond à notre besoin profond de liberté et d’immersion. Mais cette liberté a un prix : celui de la responsabilité. À nous, trailers, randonneurs, amoureux d’altitude, de défendre l’esprit du lieu. D’apprendre, encore et encore, à cohabiter. Non pour exclure, mais pour préserver. Non pour juger, mais pour éveiller. Marchons ensemble, courons ensemble — mais surtout, écoutons ce que nous dit la montagne. Elle nous crie parfois… qu'elle a besoin de respirer.

Audrey
Audrey
Audrey est adoratrice du trail. Elle pratique depuis plus de 10 ans maintenant plus pour l'amour de la nature que pour la compétition. Elle a finit 2 fois le Grand Raid en moins de 40h.

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