Une ambition écologique qui trébuche sur le terrain
Le Marathon de Paris 2025 voulait frapper fort. En supprimant toutes les bouteilles d’eau jetables, les organisateurs pensaient aller dans le bon sens : celui d’un événement plus respectueux de l’environnement. Dans l’absolu, difficile de leur donner tort. Le plastique est un fléau, et les grands rassemblements sportifs en sont souvent truffés. Sur le papier donc, remplacer les bouteilles par des gobelets recyclables semblait une initiative prometteuse.
Mais ce que la stratégie a omis, c’est de prendre en compte la réalité du terrain, littéralement. Un ravitaillement pendant un marathon, c’est une alchimie fragile entre logistique millimétrée et physiologie affolée. Le moindre grain de sable — ou ici, le moindre gobelet manquant — peut faire passer un bon moment de course en cauchemar logistique. C’est un peu comme si on décidait un jour de changer les règles du rugby en plein Tournoi des Six Nations, sans prévenir les joueurs : la surprise l’emporte sur les bonnes intentions.
Lors du Marathon de Paris, cette nouveauté a déstabilisé plus d’un coureur. Certains se sont retrouvés sans rien à boire à plusieurs kilomètres d’un autre ravitaillement, d’autres ont dû ramasser au sol des gobelets usagés pour s’hydrater. Ajoutez à cela la difficulté de boire rapidement en courant avec un gobelet rigide ou mou : c’est ergonomiquement un autre monde que l’ancienne bouteille qui tenait bien en main et dont le bouchon évitait les éclaboussures.
L’écologie, oui, mais pas au prix de la santé des coureurs
Il ne s’agit pas ici de contester l’importance des démarches écoresponsables dans le sport. Bien au contraire. Depuis six ou sept ans, je consacre une partie de mes chroniques à encourager les organisateurs à revoir leurs pratiques : transports, déchets, alimentation, textile… Mais ici, dans ce marathon repère qu’est Paris, on a privilégié l’image à l’expérience.
C’est un peu comme vouloir transformer une voiture diesel en véhicule électrique du jour au lendemain sans adapter le moteur : les intentions sont louables, mais la mécanique ne suit pas. Les ravitaillements ont manqué d’anticipation. On aurait pu imaginer que les coureurs soient prévenus plus tôt, qu’un système de gobelets personnels à clipser à la ceinture soit proposé, ou encore que des solutions en libre-service soient testées lors de courses plus modestes avant d’être imposées à un événement aussi massif.
Des témoignages poignants circulent : une coureuse raconte comment elle a dû s’arrêter plusieurs fois pour mendier quelques gouttes d’eau, une autre a abandonné à cause d’une insolation naissante, faute d’hydratation suffisante. La dimension sanitaire, au-delà de l’inconfort, devient problématique. Car un coureur mal hydraté, c’est un métabolisme qui se dérègle vite, surtout à haute intensité. Et dans un marathon, chaque détail compte : une crampe, un manque de glucose ou de sels minéraux, cela peut vous coûter 10 minutes ou une blessure.
Le sport durable passe par le dialogue, pas par l’imposition
Ce qui a dérangé aussi, c’est le manque de concertation. Dans une époque où les sportifs — même amateurs — sont de plus en plus impliqués dans les décisions qui structurent leur pratique, l’impression de subir une décision unilatérale passe mal. Paris n’est pas une course confidentielle. C’est une vitrine. Et une vitrine ne peut pas se permettre de bâcler la scénographie.
Autour de moi, dans mon club comme dans les pelotons de trail que je fréquente souvent, les avis sont partagés. Certains saluent le message : enfin une course qui agit au lieu de proclamer. D’autres, en revanche, y voient davantage un coup marketing, une opération de communication déconnectée des besoins du terrain. Le greenwashing rôde dans les discussions.
À titre de comparaison, des courses en montagne comme l’UTMB ou l’Ecotrail ont depuis longtemps mis en place des dispositifs où les coureurs sont responsables de leur hydratation, en portant leurs flasques et en remplissant leurs contenants personnels aux sources prévues. Mais dans ce cas, la règle est claire, bien anticipée et intégrée dans l’entraînement. À Paris, cela a été une surprise, et ça, les organismes n’aiment pas.
Le dialogue entre organisateurs et participants doit devenir la norme. L’innovation durable, pour être acceptée par ceux qui la vivent, doit être co-construite, expliquée, testée, rectifiée si besoin. Le sport est un formidable laboratoire, mais c’est aussi un lieu d’émotions. Et taper dans une gourde bondée, c’est déjà une frustration en soi : alors imaginez devoir se battre pour un demi-gobelet d’eau tiède.
Le Marathon de Paris a voulu ouvrir une nouvelle ère, celle du sport plus propre, plus respectueux de son environnement. L’intention est noble, mais sa mise en œuvre, confuse et mal préparée, a laissé un goût amer dans la bouche de nombreux participants. Pour que l’écologie dans le sport cesse d’être synonyme de contrainte et devienne synonyme de progrès, il faudra mieux écouter ceux qui vivent la course, pas seulement ceux qui la gèrent. Paris a manqué sa première tentative, mais l’erreur est humaine. À condition qu’elle serve de point de départ pour améliorer, corriger, dialoguer. Le changement durable exige de l’intelligence, et surtout : de l’humanité.

