Une victoire étincelante, mais encore solitaire
Quand j’ai vu Vincent Bouillard franchir en tête la ligne d’arrivée de l’UTMB 2024, les bras levés, le souffle court et les yeux embués, j’ai ressenti cette émotion brute que seul le trail est capable de nous offrir. C’était beau, intensément beau. Et pourtant, en tant que journaliste et passionnée de longue date, j’ai également senti poindre l'excitation naïve de certains titres de presse, criant déjà au « successeur de Kilian Jornet ».
Soyons clairs : la performance de Bouillard est exceptionnelle. Gagner l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, c’est décrocher l’Everest du trail running mondial. Rares sont ceux qui peuvent afficher cette ligne à leur palmarès. Mais une victoire, aussi impressionnante soit-elle, ne doit pas conduire à des raccourcis hâtifs. Car succéder à une légende ne se décrète pas sur une seule course, même si celle-ci réunit les meilleurs du monde.
Je comprends l’envie de la presse de raconter une belle histoire. C’est humain : après la domination historique de Kilian, on a tous soif de nouveaux visages, de nouveaux héros. Mais passer de promesse à légende est un chemin de crête, escarpé et long.
Le poids d’un nom : Kilian Jornet et l’école de la constance
Parler de Kilian Jornet, c’est comme parler de Mozart en musique ou de Zidane en football. Ce n’est pas seulement une affaire de talent, c’est une œuvre complète, façonnée course après course depuis plus de 15 ans. Le comparer à Vincent Bouillard aujourd’hui reviendrait à mettre face à face un premier roman réussi et une bibliothèque entière de chefs-d’œuvre.
Kilian, ce n’est pas une victoire ici ou là, c’est un règne, et une science de la montagne presque spirituelle. Il a imposé sa loi sur l’UTMB, oui, mais aussi sur Sierre-Zinal, Zegama, Hardrock… Ses records d’ascension du Mont-Blanc ou du Kilimandjaro sont entrés dans l’histoire. Surtout, il est resté au sommet dans un sport où l’usure est rapide. Là où d’autres brillent un été, Kilian traverse les décennies comme s’il dansait sur les crêtes.
Et c’est là que le bât blesse : Vincent Bouillard a ébloui. Mais pour espérer « détrôner » un Jornet, il lui faudra briller encore, souvent, et longtemps. C’est le temps, et lui seul, qui établit les légendes. Nous devons laisser Vincent écrire sa propre trajectoire, sans lui demander d’être le reflet d’une autre étoile.
La magie du trail : entre émotion brute et patience
Le trail, ce n’est pas uniquement des lignes d’arrivée. Ce sont aussi ces matins gris de janvier, où l’on court seul, dans la boue et le froid, avec pour seule compagnie le souffle de son propre effort. C’est là, dans la régularité, dans l’invisible du quotidien, que se forgent les géants.
Vincent Bouillard a désormais cette magnifique responsabilité : celle de porter les espoirs d’un public émerveillé, sans se laisser brûler par leurs attentes. C’est comme lorsqu’un jeune musicien joue un solo magistral au Conservatoire et que d’un coup, tout le monde parle déjà de carrière internationale. Il faut du temps, de l’enracinement, et surtout, préserver le plaisir de jouer.
La presse, dans sa quête de récit fulgurant, oublie parfois la lenteur nécessaire à la construction. Et à trop superposer deux noms si différents, on risque d'en oublier l’essence même de notre sport : l’humilité, le respect de ceux qui précèdent, et la reconnaissance de ce qu’il reste encore à accomplir.
Plutôt que de le présenter comme le « nouveau Kilian », pourquoi ne pas dire simplement que Vincent Bouillard est Vincent Bouillard ? Un coureur au talent immense, qui vient de nous offrir l’un des grands moments de cette décennie. Et que l’on suivra, course après course, en tant qu’ami fidèle du sentier, sans lui coller sur le dos un costume taillé pour un autre.
Au fond, le trail nous apprend cela justement : tout se mérite avec le temps. Vincent Bouillard a ouvert une porte, celle des promesses et des possibles. Il faudra bien plus qu’un sprint final à Chamonix pour écrire la suite, mais nous avons le privilège de pouvoir l’accompagner sur ce chemin. Ne précipitons rien. Applaudissons ce que l’on vient de vivre, regardons vers l’avenir avec tendresse et curiosité, et laissons Vincent devenir ce qu’il est : peut-être pas "le prochain Kilian", mais un nom que l’on retiendra pour une autre raison, la sienne, pleinement.

