Mont Sainte-Odile : entre sacré, sentiers et seuil de rupture
Il y a, dans certains lieux, une magie que les chiffres ne peuvent pas quantifier. C’est le cas du Mont Sainte-Odile. Quand on l’aperçoit depuis les sentiers en contrebas, enveloppé dans cette lumière douce d’Alsace, on comprend pourquoi il est autant aimé… mais aussi pourquoi il est devenu un symbole de division.
Depuis son intégration au parcours du Trail Alsace Grand Est by UTMB, ce site emblématique est au cœur d’une controverse grandissante. Est-ce une mise en valeur ou une mise en péril ? Chaque année, plusieurs milliers de coureurs arpentent ses flancs, grisés par l’effort et l’environnement. Mais voilà : le Mont n’est pas une simple étape du chrono, c’est un lieu de mémoire, de spiritualité, un refuge pour la biodiversité et un sanctuaire pour ceux qui y vivent ou en détiennent les terres.
Imaginez un village traversé régulièrement par un cortège de voyageurs enthousiastes, encore vibrants de leur passage dans un décor majestueux. Ce village, au début, les accueille, en partageant sa beauté. Mais à force de passages, de trépignements, de bruit, de regards posés… l’intimité se perd, l’âme s’efface. C’est un peu ce que ressentent aujourd’hui certains propriétaires et défenseurs du site. Depuis quelques mois, ils ne veulent plus que leurs sentiers servent de décor éphémère à une course dont ils jugent les retombées trop lourdes pour le lieu qu’ils cherchent à conserver intact.
Entre amour du sport et respect du vivant
Nous sommes nombreux, passionnés de trail, à avoir été émerveillés par ce passage par Sainte-Odile. Sentir le souffle de l’histoire, entendre le silence du lieu malgré le souffle court… Mais devons-nous continuer à penser que notre passion justifie chaque empreinte ?
Les critiques ne viennent pas d’un simple refus pour le sport, mais d’un constat. Erosion des sentiers, dérangement de la faune, piétinement de zones sensibles… Il est vrai que le trail n’est pas sans impact. Et cela soulève une question essentielle à notre époque : comment concilier événements sportifs de masse et respect du patrimoine naturel et culturel ?
Certains diront : “Mais ce n’est qu’un jour dans l’année !” Et c’est vrai. Mais il faut mesurer l’attraction créée par un tel événement : reconnaissance sur Strava, incitation à venir s’entraîner sur ces sentiers, multiplication des passages tout au long de l’année. Ainsi, même sans dossard, les coureurs s’approprient les lieux, sans toujours connaître leur fragilité.
Nous avons vu ce phénomène ailleurs. À Chamonix, autour du Mont-Blanc. Au Pays basque, sur les crêtes d’Iparla. Et maintenant en Alsace, il semble que le seuil de tolérance soit franchi. Car ce ne sont plus seulement des associations de protection de la nature qui montent au créneau, mais bien des riverains, des propriétaires fonciers, des personnes attachées, corps et âme, à leur terre, qui disent : ça suffit.
Vers un nouveau modèle d’organisation ?
Alors, que faire ? Faut-il retirer le Mont Sainte-Odile du tracé des prochaines éditions du Trail Alsace Grand Est ? C’est une piste sérieusement envisagée par les organisateurs pour 2026. Ce serait un changement fort de symbole : renoncer à l’un des joyaux du parcours pour respecter la volonté locale et préserver un lieu sacré.
Mais si cela devenait une opportunité ? Une chance de réinventer le trail comme une expérience plus durable ? Cela ne signifie pas abandonner les terrains d’exception, mais penser différemment leur usage. Limiter les passages, réduire les formats, ou encore impliquer plus activement les habitants dans la co-construction des tracés.
Le trail a toujours été une discipline de liberté. Mais cette liberté, elle ne peut ignorer les lois invisibles du respect, du consentement, de la limite. On ne court jamais seul. Il y a derrière chaque foulée un territoire, des vivants, visibles ou non, qui ont leur mot à dire.
En tant que coach, j'ai vu nombre de coureurs bouleversés par la beauté d'une course. Mais j'en ai aussi vu revenir d'une étape, les baskets pleines de boue et les yeux pleins de doutes, se demandant s'ils n'ont pas trop pris à un endroit qui n’avait rien demandé.
L’affaire du Mont Sainte-Odile est plus qu’un simple différend entre organisateurs et riverains. Elle est le reflet d’un tournant qui guette le monde du trail : celui où la grandeur d’un événement ne se mesurera plus uniquement en nombre de finishers ou de likes, mais en qualité de relation au territoire. Il est temps de ralentir, d’écouter, de construire des parcours en harmonie. Il est possible que le sentier qui respectera le plus la montagne sera aussi le plus beau que nous aurons jamais couru.

